J’ai une photographie d’elle…

    « J’ai un photographie d’elle, un instantané pris par un de ces garçons qui, le Leica à la joue, guettent les passants sur les trottoirs du centre et puis leur remettent un petit ticket avec l’adresse de la maison.
Elle est frappante de sincérité, d’une vérité étrangement profonde. La tête droite, elle marche fièrement, le bras droit tendu par le poids de son grand sac de cuir, le côté gauche un peu en avant dans l’élan de la marche, sa main fine elle aussi comme oubliée. Toute sa vie semble concentrée dans sa volonté d’avancer.
Mais où ?
Les lunettes noires masquent ses yeux, la bouche est à peine entr’ouverte. Il y a quelque chose de fatigué, on pense à un automate dirigé par une pensée.
On dirait que devant elle (mais sur la photographie nous ne pouvons pas voir parce qu’elle vient à notre rencontre) s’ouvre une route sans fin et au bout de celle-ci un mirage que j’ignore et qui l’appelle.
Le photographe, par un curieux miracle, l’a surprise à un de ces rares moments, peut être le seul, d’une certaine grandeur. Dans cette démarche orgueilleuse, une fatalité romanesque semble la soutenir, et la simple curiosité d’un futur opaque l’attiser vers des faits inéluctables, mais non l’espoir…
Et l’on dirait qu’en elle-même elle devine tout cela, et qu’elle sache où conduit la route – après de brèves et feintes splendeurs se retrouver malade épuisée et seule, au milieu d’un monde avide – mais elle avance quand même, impavide, jouant sur un caprice de femme sa vie entière...« 
Dino Buzzati

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